CAROLINE CORBAL
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L’hôpital est un lieu de transit. Il est un espace de l’entre-d’eux qui s’opère entre un moment d’un avant et d’un après la maladie et les accidents de la vie. C’est un déchirement entre ces deux instants. C’est un espace où la peur, le doute, l’inconnu s’installent dans ce nouveau réel. Il est semblable à une fiction de part la déchirure parfois quasi-instantanée avec le moment d’avant souvent plus heureux. Faire face à l’annonce d’une maladie ou avoir un accident, c’est une rupture qui s’organise entre le réel et la fiction. Dans ce sillage, le stress est présent. Celui-ci par son regard exacerbé par ses émotions détourne, amplifie et déforme parfois la lecture de ces espaces. Il y joue un rôle déterminant dans les étapes de la guérison. Le patient dans cette épreuve s’attache aux signes portant les traces d’un intérieur et extérieur familier-étranger pouvant l’aider à s’appuyer dans ce nouvel espace à s’approprier. Dans ce réel hospitalier, la part fictive peut-elle aider et accompagner le patient? Dans cette épreuve, où commence la fiction et où s’arrête t-elle?

Dans cette photographie du domaine public prise le 20 février 2014 par l’AMISON Public Information à l’hôpital Madina en Somalie, nous sommes pris d’un doute face à cette étrange scène restituée. Cette image semble refléter et résumer la part interrogative et problématique de l’hôpital comme scène de fiction. S’agit-il d’une composition ou d’un moment-clef vécu et traduit? Dans cette capture d’un instant, dans sa lecture et dans l’analyse de cette photographie, nous voyons que la configuration de l’espace agit comme un récit dont il faut prendre possession. Les montants visibles sur les murs, les hautes fenêtres, le matériel médical sont pris dans une même verticalité. Cela donne à la scène une allure de prison par cette composition faite de lignes-barreaux. La ligne horizontale donnée par le lit hospitalier introduit quant à elle le soignant. Par cet agencement, ce dernier est pris entre le lavabo et le lit donnant à voir par cette menue proximité les deux zones cruciales auxquelles il semble s’adonner en vain. Cette photographie est résolument poignante de part les multiples lectures tragiques possibles. Les seules obliques présentes dans cette scène rectiligne sont la posture du soignant et le paravent médical posé et incliné sur le mur. Le soignant et le paravent se font interfaces, écrans et médiateurs. Ils font les liens entre les choses dans ce monde vertical. Ils instaurent par leurs « décalage de forme » des temps de respiration à la rigidité de cette scène. Nous sentons par le symbole de ces deux obliques convergeant vers la fenêtre une dimension impérieuse, une volonté à vouloir protéger, adoucir cet espace dur et violent. Dans cette photographie, il y a une fiction conditionnée qui s’instaure par le besoin nécessiteux et imparable porté par les murs et le matériel médical délabrés. Les zones les plus atteintes par ce délabrement et cette vétusté sont justement celles qui sont à protéger. Ce sont celles qui permettent de se laver, d’être dans l’hygiène face aux microbes et à la maladie. Il y a donc une fiction qui se dégage dans ce réel innommable et où la seule hygiène qui semble encore à préserver est d’ordre psychologique. C’est une fiction du réel par son caractère inacceptable. Elle ne peut être cette part fictive à donner à l’univers hospitalier. La fiction est l’échappatoire de l’insupportable. Elle est ce qui échappe au réel et non ce qui l’attache au réel. Dans cette image, la fiction réelle dans son sens le plus horrible a pris ses quartiers. Le travail de chacun est d’insuffler une part fictive dans cette fiction réelle afin de l’adoucir. Il ne s’agit pas de cacher l’horreur mais de la rendre supportable. Il ne s’agit pas de cacher les taches du mur au dessus du lavabo du soignant mais de les accompagner par un geste supportable : celui d’une fiction réparatrice. C’est une fiction « chirugienne » d’un espace morcelé et décomposé entre son intérieur et son extérieur. Le sujet, le malade, l’humain n’est plus protégé dans son espace de retranchement et d’ouverture. Dans la scène hospitalière, il est accroché face à un espace vertical et horizontal et où les seules lignes de repli sont les lignes en obliques. Elles cultivent l’art d’ouvrir le regard vers un horizon en mouvement pouvant accompagner vers la guérison. Cet acte chirurgical artistique qui répare cet espace entre fiction et réalité permet de le sortir de son éternel croisement replié sur lui-même.
Le travail du Collectif Art Bergonié est de restituer à cette scène hospitalière rigide et étrangère, un regard oblique vers l’avant, un accompagnement et un regard critique sur le réel subi. Ce sont les milliers de points de vue composant le réel qui permettent d’écrire la fiction de notre réel vécu. La configuration de l’espace n’agit-elle donc pas comme un récit dont il faut prendre possession ? « Injecter de la fiction pour mieux absorber, décaler, exacerber ce réel difficile ? »

Caroline Corbal / Conférence #01 COLLECTIF ART bergonié « L’hôpital, scène de fiction?‘, 16/01/2017, Villa 88, 88 rue de Saint-Genès, Bordeaux. Modérateurs: Arnaud Théval et Stéphanie Pichon.  Texte-support de réflexion

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